The Overblowers

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Extraits de l'album :

Publié par The Overblowers

Jean-Noël avait envie d'écrire un billet pour le débutant qu'il fut, et sans doute un peu aussi pour l'harmoniciste qu'il devient. Il m'a demandé si je serais d'accord pour le partager sur TheOverblowers, et c'est avec grand plaisir. J'ai toujours eu dans l'idée de partager cet espace avec d'autres harmonicistes, et ne l'ai jamais concrétisé. Voilà qui est fait, ou disons que c'est un début.

 

Pour mieux comprendre certaines allusions, JNK a été formateur et éducateur spécialisé.

 

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Jean-Noël Kulichenski, co-inventeur des harmonicas ARKIA

 

"Lettre à moi-même, juste avant de me mettre à l’harmonica.

 

Cher moi-même ;

 

Tu as décidé de « te mettre » à l’harmo. Bon bah voilà, t’es foutu.

C’est sûr que c’est séduisant !

Et après des années, ça n’a rien perdu de son attrait : c’est hyper-pratique - ça tient dans la poche, les sensations sont cools – ça vibre dans tout le corps, ça occasionne plein de rencontres, ça emmène loin des sentiers battus – du moins si tu veux t’en donner la peine. Et le travail est gratifiant – les résultats arrivent vite, avec l’exercice.

 

Alors, comme tu es une tête de con, un peu excessif parfois, laisse-moi te rappeler quelques conseils  - rien que du bon sens ! - qu’il sera bon de relire quand tu seras dans le feu de ta nouvelle passion.

 

Aucun apprentissage n’est facile

 

C’est là une des magies de l’harmonica, et loin de moi l’idée de te dire qu’il faut te priver de ce plaisir : tu souffles, ça sort un accord. Tu aspires : un autre. Si tu te limites à certaines structures simples, diatonique oblige, tu peux même jouer au hasard et ne pas faire de fausse note. Yeah !

Comparé au claviériste ou au guitariste, qui est encore en train d’apprendre à se repérer face à ses  touches / cordes, tu seras déjà en train de souffler des accords sur une backing track de 12 bar blues, et une ou deux phrases approximatives en isolant pas très bien les divisions « mais-c’est-ça-le-style-blues ».

Sauf que… c’est aussi là, sans conscience, que les premières mauvaises habitudes vont s’installer. Tu respires n’importe comment, tu ne portes ton attention sur rien, tu apprends à aimer ta propre image avec un harmo en bouche en ayant l’esprit qui flotte quelque part entre ici et nulle part.

Ce n’est pas un problème en soi. Il te faut juste accepter une évidence : un jour, soit il faudra renoncer à progresser, soit il te faudra te « ré-éduquer », ce qui sera bien plus coûteux que de t’éduquer tout court, dés le début.

Est-ce que ça doit t’empêcher de te faire plaisir très vite ? Non, bien au contraire. Est-ce que ça privera ton égo d’une satisfaction facile et rapide ? Oui, et grand bien te fasse.

 

Temps d’apprentissage = temps de régression

 

C’est la première chose que l’on évoque en formation de formateur, tu te souviens ?…

Réfléchis une seconde. Tu veux étudier une nouvelle discipline ? Il s’agit très évidemment de te mettre dans une posture de non-sachant, et de chercher des références, construire un référentiel, acquérir des automatismes, intégrer des codes sociaux, etc – tout ce qui fait le cadre de la discipline en question.

Si tu prends tranquillement le temps de méditer là-dessus (nan vraiment, pose l’harmo de temps en temps !), bien sûr, nous, humains, sommes tous experts de cette posture, nous y sommes tous passé : c’est l’enfance. Et c’est là que le bât blesse : c’est aussi un temps de grande vulnérabilité. Comme tu n’y connais rien (normal, gros malin, tu débutes !), on peut te dire n’importe quoi, tu seras pressé de le croire. Ce qui m’amène au sujet suivant …

 

Choisis bien ton guide – tu sais, le « prof »

 

Donc, tu es un enfant dans un monde nouveau pour toi. Donc, le premier contact, tu vas lui faire une confiance aveugle – tu n’auras pas le choix puisque tu n’y connais rien ! Dans un contexte non règlementé (et c’est une chance par bien des aspects), n’importe qui peut s’auto-proclamer enseignant. En présentiel, à distance, à travers des vidéos, des articles, etc. Prends le temps d’y penser : est-ce qu’il suffit que quelqu’un s’auto-légitime, que ce soit par l’assertivité de son ton, la quantité des articles ou des vidéos qu’il publie, la complexité de son logo, ou qu’en sais-je, pour que tu lui prêtes autorité sur ton apprentissage ?

Est-ce que les meilleurs communicants sont les meilleurs pédagogues ?

Est-ce que ceux qui te flattent le mieux sont ceux qui méritent le plus ta confiance ?

En bref : prends le temps de faire le tour des cantines, tranquillement. Ne t’emballes pas pour quelqu’un trop vite. Prends le temps d’écouter, d’y penser, d’en parler, d’écouter les contradicteurs. Et de comprendre aussi les motivations de chacun. Et remets régulièrement tes choix en question.

Les gens qui clament qu’ils sont compétents, aucune importance – forcément, ils vont pas dire l’inverse. Ceux qui font mine de l’être, assure-toi qu’ils ne sont pas juste suffisant pour faire illusion – c’est le piège le moins facile à éviter quand on débute, à mon avis. Ceux qui sont bons, bah, ils n’ont rien besoin de dire ni de montrer. Ils sont bons, picétout.

 

Petite astuce, souviens-toi de l’adage : donne un poisson à un homme, et tu le nourris pour un jour. Apprends-lui à pêcher, et tu le nourris pour toujours.

 

C’est un très bon indice pour le choix de qui guidera tes premiers pas : est-ce qu’il te propose de te nourrir (voire te gaver ?) de matériel (exercices, tablatures, motifs, ou qu’en sais-je), ou est-ce qu’il t’offre de te mener droit à un maximum d’autonomie ? Est-ce qu’il te vend du contenu qui pré-existe, ou est-ce qu’il est suffisamment à l’aise dans sa discipline pour te rencontrer sans vouloir te faire rentrer dans les cases qu’il a déjà dessinées bien avant de te connaître ?

 

Une base enfin : est-ce qu’il est clair sur le contrat pédagogique qui vous lie ? Que propose-t-il ? Comprend-il ta demande ? Etc. Et surtout, puisque c’est son boulot : est-il capable de formuler tout ça ?

 

Investis-bien ton temps et ton argent

 

Laisse-moi aller à l’essentiel : oublie les logiques de gagne-petit. Tu vas bosser, parfois plusieurs heures par jour, pour apprendre à jouer. Disons une moyenne d’une heure / jour, sur les 6 premiers mois = 180 heures. Si tu fais des journées de boulot de 8h, ça fait l’équivalent de 23 jours. Plus d’un mois de travail !

Bon, tu as compris le sens de ma démonstration, j’imagine : équipe-toi raisonnablement (spoil : un harmo et un métronome, avec ton smartphone ça ira bien), et va directement voir le guide que tu t’es choisi. Même s’il te prend 100€ contre une heure de son temps et de son attention, s’il est capable de t’orienter de sorte à ce que ton travail soit utile et plaisant, c’est encore très largement rentable. Et comble du luxe, à ce prix, tu te permets d’être exigeant. Tout le monde y gagne à la sortie. Les heures perdues à errer sur internet, par contre, ne se rattraperont pas et ne se transformeront jamais en progrès.

 

Compétences

 

C’est la mode des « domaines de compétences », parce qu’aujourd’hui, on évalue tout hors-sol. Pourquoi pas. Tu te souviens, ta formation d’éduc ? Oui, tu t’en souviens forcément, vu que c’est plus près pour toi que pour moi ! Bref, on peut diviser les compétences en trois catégories : savoirs, savoir-être, savoir-faire. Concrètement, appliqué à l’harmo, il faudra avancer de front sur les trois : savoirs (comprends ce qu’est le rythme, une gamme, une grille, les notes et leurs fonctions, mécanique de l’harmo, etc), savoir-faire (pratiquer), et savoir-être (euh… cultive l’humilité, tiens. Partage tes compétences. Cultive l’exigence avec toi-même. Et… Ah oui, médite sur l’absolu nécessité d’avoir un truc sur la tête pour jouer de la musique. C’t’important, ça.)

 

FeedBack

 

Tous les artistes, dans n’importe quelle discipline, le savent : progresser, c’est se confronter. Tu pourras rester seul des années dans ton délire, et te découvrir débutant au bout de tant de temps. C’est ce qui t’es arrivé dans la réalité parallèle que j’essaye de t’épargner en écrivant cette lettre, au cas où tu n’auras pas compris.

 

Alors qu’il y a des maitres parfaitement intègres qui sont tout prêts à te protéger des nombreux écueils qui te guettent. Règle d’or : fais-en vite des amis, et entretiens l’amitié !

 

Maitre-Ami no 1 : le métronome

 

Si t’es pas dedans, si t’es à peu près, ou pire, si t’as pas d’idée qu’il existe et qu’il te délivre une information capitale , rien de moins, tu n’es juste pas en train de faire de la musique. Il y en a à 15€ si tu ne veux pas utiliser ton portable. Tu voudrais faire sans ? ça serait comme prétendre écrire un livre sans ponctuation : tu peux le faire, c’est pas interdit. Juste, personne ne le lira. Et au bout de la 3ème page, il y a de bonnes chances que tu en aies toi-même ras-le-bol, et que tu ne saches plus très bien où tu voulais en venir. Etc.

Alors arrête ton délire, pose cet harmo. (pose-le, j’ai dit!) . Exerce ta lecture rythmique. N’importe quelle méthode pour débutant sérieuse en propose dés les premières pages.

 

Maitre-Ami no 2 : l’enregistreur

 

Oui, vraiment. Ton téléphone sait le faire. Ré-écouter, mesurer la justesse à l’accordeur, la mise en place au métronome, ça va être lapidaire au début. Mais ça va te motiver à faire des exercices de rythme - et à aimer ça, parce que je te promets qu’au bout de quelques jours, tu t’y mettras avec plaisir. Et c’est là, seulement là, que tu vas avoir vraiment l’impression de commencer à jouer. Combo !

 

Maitre-Ami no 3 : mesure les défis

 

Si tu veux sauter les marches quatre par quatre, tu prends des ramasses. Accepte que c’est une progression. Essaye de jouer dans le rythme, juste, des morceaux simples. Trouve des gens impitoyables (mais bienveillants, évidemment) qui pointent ce qu’il y a à travailler. D’ailleurs, à ce sujet…

 

Maitre-Ami no 4 : celui qui t’écoute

 

Qu’on se le dise : il a 307 Cds dans sa pile « à ré-écouter d’urgence ». S’il t’offre de son temps et de son attention, honore-le et offre-lui mieux qu’un petit éclat d’égo. Sache ce que tu as travaillé, ce que tu as envie qu’il apprécie dans ta prestation, ce que tu penses identifier comme faiblesse et comme force. C’est un échange, il n’est pas là pour te passer de la pommade. Et surtout, accueille sa critique comme une bénédiction – parce que c’en est une. Pense qu’il avait le choix entre ta prestation approximative, et le dernier CD de Maalouf qu’il n’a pas encore eu le temps de mettre dans sa platine. Ca calme ça, hein ?!

 

Réfléchis à ça

 

Aimer une discipline, c’est aimer … la discipline. T’as vu comme t’es devenu brillant en quelques années ?! Logique, dis-tu ? Aimer travailler, quoi. Aimer progresser, apprendre. Si tu te mets à fantasmer que tu « aimes jouer » alors que tu ne joues rien, ou peu, ou n’importe comment, ou toujours la même chose, alors pose cet harmo (pose-le, j’ai dit!) et médite un moment ces questions. Où en es-tu ? Que fais-tu de ton temps quand tu « travailles » ? Est-ce encore utile ? Est-ce encore plaisant ? Comment remédier à ça ?

 

Et enfin

 

Comme dit l’ami canadien de nombreux harmonicistes francophones : « laisse-toi une chance ! ». C’est vraiment un truc cool, jouer de l’harmo, et une bonne idée, et loin de moi l’idée de te décourager, bien au contraire. J’ai eu envie de te mettre les points sur les i dès le début, pour t’épargner quelques écueils stupides : fausses économies, perte de temps incommensurable – et amenuisement du plaisir et de la passion qui va avec. Je l’observe au bout de ces années : toutes et tous ont la passion au départ, mais ceux qui durent, ce sont celles et ceux qui savent transmuter la passion originelle en plaisante discipline. Les alchimistes d’aujourd’hui, en somme ?

 

C’est ça ! Classe comme image, pour conclure, non ? Tu dois acquérir une masse de compétences pour devenir un alchimiste: celui qui transmute son énergie de vie et … le café (ou la bière, selon l’heure et le jour) en un truc cool : de la musique ! "

 

JNK traverse l'espace-temps, comme souvent

Commenter cet article

Olivier 25/11/2020 06:51

Une synthèse intelligente des écueils que l'on peut recontrer et pourquoi pas s'éviter...????

YVON 18/11/2020 11:45

Salut Jean Noël , merci pour ton article , pour moi il vient bien tard , je ne serais pas tombé dans pratiquement tous les pièges et fausses routes que tu énumères si justement , mais je m'accroche; ne dit-on pas que le miracle arrive souvent 1 seconde après avoir abandonné ? A bientôt par chez nous ? Yvon

Jean-Noël 18/11/2020 12:18

Hey Yvon ! Si un jour tu as envie de compléter l'article ou de témoigner de ta propre expérience, je pari que Jérôme serait ravi d'y faire une place sur son blog, de sorte que ton expérience puisse être utile à d'autres. Je me tiens à ta dispo dés la sortie du confinement !

Patrick 17/11/2020 22:50

Une belle feuille de route.
Á relire souvent ou à afficher à l'endroit où l'on bosse son instrument.
Un petit bémol pour la phrase : " mais c'est ça le style blues ". Qui pourrait laisser penser qu'il suffit de faire à peu près n'importe quoi dans un harmo pour jouer du Blues.
Mais, ce n'était peut-être pas l'intention du propos et certainement une mauvaise interprétation de ma part ?

Jean-Noël 18/11/2020 12:16

Bonne remarque, Patrick, merci. En effet, le sens que j'y donnais était plutôt le clin d’œil au glissement de sens du terme "sale". Le jeu "sale" maitrisé des musiciens (les bends glissés, les clusters altérés ensemble qui sonnent, etc), qui devient parfois, chez les débutants, le terme fourre-tout du "je fais au hasard mais je dois bien avoir l'infusion divine". Voir aussi le "sali" harmonique qui devient un "sale" rythmique, qui est peut-être plus discutable ? Bref, je parlais de complaisance face au style, en aucun cas du style lui-même, bien au contraire. C'est une marque de respect et de reconnaissance de ma part. Merci bcp de me donner l'occasion de préciser !

The Overblowers 18/11/2020 09:23

Je ne voudrais pas répondre à la place de l'auteur. Mais je pense qu'il fait allusion non pas au Blues en lui-même, mais à un certain nombre de joueurs qui ont tendance à se cacher derrière leur petit doigt en se disant "ok, c'est pas bien joué, voire franchement faux, mais c'est parce que c'est du Blues". Comme si le style de musique amoindrissait l'exigence musicale. Ce n'est d'ailleurs pas tellement respecter le Blues, ni ses illustres artistes, que de lui coller la responsabilité de ses propres lacunes :D