The Overblowers

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Extraits de l'album :

Publié par The Overblowers

Une session de rangement-bureau, et je tombe sur ce texte que j'avais écrit pour la préface du livre de Sébastien Charlier, So Precious !, qui raconte la réalisation du premier volet de la triologie Precious Time.

Je ne retirerais pas un mot aujourd'hui de ce texte écrit il y a huit ans, même si le profil type de l'harmoniciste amateur ou semi-pro me semble avoir beaucoup changé, en si peu de temps !

Le livre So Precious ! est une source de réflexion et d'inspiration pour l'apprenti musicien.

Le second volet de la trilogie Precious Time est sorti il y a tout juste un an.

Noël est dans 1 mois.

Pour les cadeaux, ça se passe ici : https://www.sebcharlier.com/

Pas besoin de black-bidule pour savoir quoi acheter à ses vrais amis mélomanes ah ah !

 

Préface

« La chance de Peter Pan, c’est que personne ne lui a jamais parlé de la loi de la gravitation universelle. ».
J’eus le privilège, dans mes années estudiantines, de rencontrer un professeur de mathématiques philosophe. Esprit brillant et curieux, il aimait à démontrer par A + B qu’il n’existe pas de problème insoluble. L’impossible est une réflexion fantasmagorique d’un esprit étroit dont l’imagination se limite à la définition de ses propres bornes. En d’autres termes, l’Impossible est comme Dieu, le Père Noël, ou la Mère Denis, il n’existe que si l’on y croit. La mention de Peter Pan me surprenait de la part de ce scientifique émérite, surtout dans sa forme, suggérant l’évidente existence de ce personnage volant haut en couleurs.
Notre professeur ne manquait pas une occasion, lorsque nous réussissions une démonstration que nous jugions particulièrement compliquée, de nous répéter sa harangue favorite, l’accompagnant d’un geste ample de sa règle en bois aggloméré jaunâtre, vestige de l’après-guerre abandonné dans les classes de primaire, qu’il avait dû sauver à maintes reprises des mains hargneuses de son assistante et de ses différents thésards aux cours des ans, et qui nous indiquait là-haut bien en vue au-dessus du tableau noir, le visage espiègle d’Albert Einstein tirant la langue. Einstein, l’un de ces hommes qui, justement, avaient su imaginer, puis démontrer que la loi de la gravité n’avait rien d’universel.
C’est à la même époque que je rencontrais Sébastien. Et sous bien des aspects, il me faisait penser à ce scientifique, mi-artiste, mi-philosophe.
J’étais alors un jeune harmoniciste passionné, les deux pieds bien ancrés en terre, et relativement content de ses prouesses. Sans rien connaître de la musique, je me sentais parfaitement en mesure, avec un peu de travail, de reprendre n’importe quel solo de n’importe quel harmoniciste, aussi doué fût-il, et c’était bien là la preuve de mes propres facilités. Cette capacité à singer l’autre, à reprendre plan par plan, à rejouer au même moment, dans les mêmes conditions, ce que d’autres, maîtres parmi les maîtres, avaient créé, ou singé eux-mêmes, agissait sur moi comme le reflet mensonger du miroir à qui l’on demande de confirmer sa beauté.
Sébastien devait bouleverser cette vision des choses.
Nous nous sommes rencontrés la première fois lors d’un stage de Greg Zlap, qui avait eu l’excellente idée de faire intervenir des harmonicistes de divers horizons. Sébastien avait alors montré comment obtenir des notes sur l’harmonica, dont aucun de nous n’avait jamais entendu parler. Il s’agissait de souffler de telle manière que le flux d’air s’inverse dans l’instrument pour faire vibrer la lamelle aspirée et lui permettre de délivrer une note inespérée (technique aujourd’hui relativement standardisée, appelée « overblow »). En bref, obtenir en soufflant une note aspirée inexistante sur l’instrument (ce n’est pas le moindre des paradoxes des techniques travaillées par Sébastien, également capable de jouer des notes aspirées et soufflées en même temps !). Il était évident que Sébastien avait déjà une maîtrise technique incroyable, et était en voie d’exploser tous les codes ancestraux de l’harmonica. C’était d’ailleurs tellement évident que certains ont préféré ignorer cette révolution en marche et déclarer : « l’harmonica n’est pas fait pour ça ». Argument fallacieux, certes, mais amusant (l’harmonica n’ayant pas plus été fait pour les altérations que pour les overblows, mais juste pour accorder les pianos).
Cette révolution a bien eu lieu. Avec Sébastien, et d’autres.
Une première étape avait été franchie lorsque les bluesmen s’étaient emparés de l’instrument au début du XXe siècle. Une deuxième étape devait une nouvelle fois briser les limites de ce modeste instrument lorsqu’il est arrivé dans les mains des jazzmen à la fin du même siècle.
Les vingt dernières années ont été déterminantes pour le futur de l’harmonica diatonique, devenu presque d’un coup chromatique, même s’il s’agit pour le moment surtout d’une ouverture du champ des possibles. À ma connaissance, aucun autre instrument n’a tant évolué en si peu de temps. Je suis d’ailleurs toujours étonné de voir à quel point les harmonicistes en herbe, quel que soit leur âge (cet instrument a l’art de faire naître des vocations à tout âge), me paraissent bien plus ouverts à la musique que nous le fûmes. Moins naïfs aussi. Ils ont, d’une certaine manière, un niveau que nous n’avons atteint qu’en même temps qu’eux. Les débutants progressent au rythme des joueurs aguerris. Parmi ces débutants, nombre de jeunes devront à Sébastien, et à quelques rares autres, le fait d’être devenu d’excellents musiciens et pas seulement de bons harmonicistes. J’en suis convaincu.
Pour en revenir à Sébastien, malgré les guerres de chapelle, il continuait son chemin, passait un temps incommensurable à travailler les gammes, les standards de jazz les plus complexes, à utiliser l’harmonica diatonique comme n’importe quel autre instrument chromatique, et de fait prouvait sa propre existence. Peter Pan s’incarnait sous mes yeux. Il restait à le voir voler.
Ses différents projets ont ça de commun qu’ils sont tous des projets musicaux. Pas des projets d’harmoniciste. La plupart des harmonicistes utilisent leur harmonica comme un outil. Un outil sur lequel ils peuvent répéter leurs gestes d’artisan à volonté, et montrer des pièces parfois de très belle facture. Sébastien a fait de l’harmonica un instrument de musique. La maîtrise technique ne représente qu’un apprentissage utile et incontournable, pas une fin en soi. La recherche créative est, comme pour tout véritable artiste, l’essence même de son travail autant que son but. De par sa démarche originale, et surtout son engagement, Sébastien ouvre à la musique. À l’infini de la musique. Son exigence devient la nôtre, et l’horizon apparaît enfin, si vaste. Point n’est besoin de rappeler qu’il s’agit là d’un travail de Titan. C’est toujours le cas pour les personnes qui veulent aller « au bout d’elles-mêmes », sans compromis. Et encore une fois, ce travail presque sacrificiel n’est qu’un passage obligé, pas un objectif.
Alors voilà, avec Precious Time, l’objectif bien en vue. Voilà sans aucun doute son projet le plus ambitieux. Le vol le plus acrobatique de Peter Pan était donc à venir. Comme le remarque Nicolas Espinasse dans ce livre, Sébastien franchit, avec ce premier volet d’une trilogie musicale étonnante, la vitesse de la lumière. Il dépasse tout ce qui a été fait jusqu’à maintenant sur son instrument, mais cela n’a aucune importance. Absolument aucune, comparé à cette musique riche, à l’énergie envoûtante qu’il déploie avec ses acolytes extra-terrestres, et qui marque son empreinte.
Une incroyable bande d’aliens au sommet de leur art, dont vous pourrez découvrir ici les péripéties aboutissant à ce projet aussi fou qu’irréaliste. En nous entraînant à sa suite dans les coulisses, Sébastien nous propose d’approcher une partie intime de son monde, et nous permet d’entrapercevoir une porte : là où l’infini commence, pour lui. Tout exprime ici cette indéfectible volonté de passer outre les lois de la gravité. Et s’il y a quelque chose de jubilatoire à comprendre certains dessous de ce qui nous enthousiasme, je dois avouer ne pas vouloir trop savoir comment Sébastien accomplit certaines de ses prouesses, préférant continuer de croire en Peter Pan.


Jérôme Peyrelevade

Préface du livre So Precious !, de Sébastien Charlier

 

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